Piratage ou partage ?

Piratage ou partage ?

HADOPI, s’est bien connu, vise à enrayer le piratage, le « vol », voire le « pillage » qui, paraît-il, tuent la création artistique. Il pourrait donc être utile d’apporter une clarification en réfutant l’argument du vol : les œuvres numérisées sont des biens non rivaux contrairement aux bien matériels qui sont des biens rivaux. Concrètement, cela signifie que si un concessionnaire se fait voler une voiture, ledit concessionnaire n’a plus sa voiture, il s’agit d’une perte humide pour lui. Si je copie un morceau de musique ou un film, le détenteur des droits a toujours sa copie originale, il n’en est pas privé. Tout ce à quoi il peut prétendre, c’est le manque à perdre dans les seuls cas où le copieur aurait : primo, acheté une copie de l’œuvre parce qu’il n’aurait pas pu le copier autrement, secundo, bien qu’il ait pu le copier ou précisément parce qu’il a pu le faire, qu’il refuse de payer pour l’œuvre en question. Inutile de dire que ceux qui ne pouvaient de toute façon pas payer et ceux qui achètent l’œuvre par la suite ne sont à l’origine d’aucun manque à gagner pour les détenteurs des droits. S’il était nécessaire de le préciser, le propos ici n’est pas de justifier le partage non autorisé mais simplement de clarifier quelques définitions de base et de réfuter une certaine propagande qui cherche à assimiler les biens immatériels aux bien matériels. D’ailleurs, plusieurs études montrent que les plus gros partageurs sur les réseaux P2P sont précisément ceux qui achètent le plus. De plus Numerama rapporte que selon UFC-Que Choisir, les sommes collectées par la SACEM augmentent : c’est l’industrie du disque qui est en crise, pas l’industrie de la musique dans son ensemble.

Pourquoi ? Peut-être parce que la révolution numérique a rendu possible la vente des morceaux à l’unité, sans oublier de nouveaux loisirs tels que les jeux vidéos qui consomment à la fois le budget et le temps ont partiellement remplacé ou modifié la façon dont les gens écoutent de la musique. D’ailleurs, le prix élevé des CD par rapport aux disques vinyles qui était justifié au début par le caractère récent de la technologie n’a jamais baissé, en d’autres termes les CD étaient surfacturés depuis 20 ans. Dans ce contexte, plutôt que de s’accrocher à un modèle condamné, ne serait-il pas préférable de s’adapter au changement qui offre des opportunités à saisir ? Des solutions pour rémunérer les auteurs existent, comme la licence globale, ou mieux, le mécénat global qui permet aux internautes d’orienter eux-mêmes les proportions des sommes reversées aux artistes. Il ne faut pas non plus oublier l’art libre : Jamendo, Dogmazic, Altermusique, Boxson, Gkoot et bien d’autres offrent des milliers de morceaux sous des licences qui autorisent au moins la redistribution et souvent la modification. Ce modèle ne vous rappelle rien ? L’inspiration vient bien évidemment des logiciels libres qui ont ouvert la voie, pour lesquels on disait il y a encore peu qu’ils n’avaient aucun avenir commercial mais qui pèsent des milliards aujourd’hui. Le même modèle commence à être expérimenté aussi dans le cinéma par Kassandre, et dans l’édition, In Libro Veritas l’applique depuis plusieurs années avec un succès croissant.

Pour ceux qui veulent pousser la réflexion plus loin voici des films et des livres électroniques que vous pouvez télécharger avec un client P2P tel que LimeWire, FrostWire, Shareaza, aMule ou eMule : tous ces logiciels sont libres, se désinstallent proprement et ne contiennent aucun… mouchard. Notez qu’eMule ne comprend que les liens ed2k et que les autres logiciels utilisent les liens magnet.

Steal This Film I, une réflexion sur la façon dont le partage des fichiers modifie les pratiques culturelles et la réaction des industries. Liens : magnet, ed2k. Notez que le film est en anglais, mais vous pouvez télécharger les sous-titres en français depuis ce lien, faites un clic droit puis « enregistrer la cible du lien sous… » avec Firefox. Vous obtiendrez un fichier .srt qui est en fait un fichier texte. Avec le lecteur (libre et gratuit) VLC, il vous suffira de cliquer sur Média, puis dans le menu déroulant sur « Ouvrir un fichier en mode avancé », et à indiquer l’emplacement du fichier de sous-titres après avoir coché la case « Utiliser un fichier de sous-titres ».

Steal This Film II, la suite du film précédent, contient des interviews plus poussés. Liens : magnet, ed2k. Les sous-titres sont ici.

Good Copy Bad Copy, un film intéressant sur les lois relatives aux droits d’auteur et leur influence sur la création. Mentionne plusieurs cas actuels de créations florissantes sans l’aide de telles lois. Sous-titré en français. Liens : magnet, ed2k.

Du bon usage de la piraterie, un livre au format PDF sur la façon de profiter au mieux du partage des fichiers et le concilier avec une juste rémunération des auteurs. Liens : magnet, ed2k. Si vous l’appréciez, voici un autre livre électronique sur le même thème ou presque : Internet et Création, liens : magnet, ed2k. Enfin, La révolte du pronétariat dont la présentation est « Une nouvelle démocratie est en train de naître, inventée grâce aux nouvelles technologies ou médias des masses (Internet, blogs, SMS, chats…) par les citoyens du monde. Or ni les médias traditionnels, ni les politiques n’en comprennent vraiment les enjeux… ». Liens : magnet, ed2k. Inutile de préciser que vous pouvez redistribuer et partager chacune de ses œuvres, leurs auteurs l’autorisent.

On peut naturellement se demander comment, dans un tel contexte, certains en viennent à vouloir instaurer une surveillance généralisée du net avec obligation d’installer des logiciels mouchards, ce qui est tout même une atteinte aux libertés fondamentales qui aurait été impensable dans un état de droit jusqu’à récemment. A chacun d’entre nous de mettre en avant les alternatives qui encouragent à la fois le libre accès à la culture du plus grand nombre comme cela n’a jamais été possible par le passé, et une juste rémunération des auteurs. Quant aux intermédiaires comme les maisons de disque, soient ils s’adapteront, soit, devenus inutiles comme les poinçonneuses des lilas en leur temps, ils disparaîtront. HADOPI, en plus d’être déjà obsolète et liberticide, est tout simplement voué à l’échec et ne peut pas arrêter le progrès, pas plus que les protestations des moines copistes n’ont pu stopper l’imprimerie de Gutenberg.