Lettre à mes copains artistes

Envoyée ce vendredi 10 soir. Reprend quel bout veut qui veut.

Chers amis musiciens, comédiens, vidéastes, autres artistes de tous poils, éditeurs indépendants, tenanciers de salles de spectacles, et tous ceux qui les aiment,

Sous prétexte de protéger vos droits, le gouvernement, sous la pression des grands groupes de l’industrie du divertissement, entend faire passer une loi limitant la circulation de vos oeuvres sur Internet à la diffusion commerciale sous leur contrôle.

Cette loi contient des atteintes aux droits fondamentaux et, comme tout citoyen, vous êtes directement concernés. Elle menace également la neutralité d’Internet, dont nos gouvernants semblent ignorer qu’il ne s’agit pas tant d’un principe moral que d’un critère technique nécessaire au bon fonctionnement du réseau des réseaux. Mais ce n’est pas de ces points que je souhaite vous parler.

Si cette loi passe, vous en serez les premières victimes.

Vous le savez mieux que quiconque, la réaction spontanée de quelqu’un que vous venez de rendre heureux par vos oeuvres, c’est de vous payer un coup. Un artiste qui a réussi à atteindre un public suffisant ne crève pas de faim, et non plus son éditeur, ou le patron de la salle chez qui il se produit. La plus grande difficulté, c’est de trouver ce public. Vous savez aussi mieux que quiconque à quel point les médias et les circuits de distribution  traditionnels sont verrouillés par les playing lists, les copains des salons du 16e et la peopleisation d’une poignée de stars pop fabriquées. L’objectif, c’est d’établir ce même contrôle sur Internet, par lequel nombre d’entre vous ont pu contourner en partie ce système.

On vous dit que les téléchargements illégaux vous ruinent. C’est faux. Toutes les études indépendantes, du type qui sont publiées dans les revues scientifiques et non en manchette du Nouvel Obs’, ont montré que les plus gros téléchargeurs sont parmi les plus gros acheteurs – et probablement ceux qui fréquentent le plus de concerts. On vous dit que le support physique est en crise. Même ça, c’est faux. Des distributeurs indépendants comme CD Baby connaissent une croissance considérable en volume; ce qui est en crise, c’est le seul débit des produits industriels de divertissement des majors. On vous dit que personne ne paye volontairement la musique qu’il peut accéder gratuitement. C’est encore faux. Plusieurs des musiciens qui ont tenté l’expérience ont reçu plus de contributions volontaires par téléchargement libre de leurs oeuvres sur leurs sites que les 99 centimes du marché – sur lesquels seuls certains indépendants vous reverseront la moitié.

L’essentiel, c’est que vous soyez entendus (ou vus, ou…). La position du gouvernement et de ceux des députés qui la soutiennent encore est claire là-dessus : parmi les amendements rejetés, l’un d’entre eux proposait de ne poursuivre que les téléchargements illégaux d’oeuvres légalement disponibles – ce qui aurait permis que vos oeuvres épuisées sur support physique et que vos producteurs ne se soucient pas de rééditer continuent à amener des amateurs à vos concerts. Vieille histoire, combien d’artistes se sont vainement battus pour diffuser à nouveau des oeuvres que leur producteur n’exploitait plus mais refusait de lâcher ?

Et n’ayez pas d’illusions romantiques sur Deezer et consorts : depuis Adblock, le modèle de financement par la publicité est mort, même s’il ne le sait pas encore.

Ce que nous, opposants à cette loi mal nommée, proposons et réclamons, c’est la licence globale, petite taxe sur l’abonnement internet qui vous serait destinée – mais pas une resucée de la taxe sur les supports d’enregistrement dont vous n’avez jamais vu grand chose. Nous voulons que cette taxe soit redistribuée en équité (logarithme plutôt que linéaire) en fonction des téléchargements et des écoutes – y compris celles que vous nous offrez sur Myspace et consorts – que vous soyez ou non signés par un major. Cela, bien sûr, ils n’en veulent pas.

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